Grâce et magnificence

Ce matin-là était encore de ceux devenus si fréquents où le sommeil me quitte tôt, trop tôt. Je pourrais m’en désoler, regretter de ne pas pouvoir évacuer cette fatigue qui me sert de béquille de jour en jour. Pourtant, et même si je sens bien le poids du fardeau, j’ai toujours une sorte de petite joie quand, à l’heure où j’ouvre les yeux, je découvre que le soleil m’a attendu. Et alors, je me précipite à sa rencontre. Ce matin encore, je connais l’endroit où il me saluera.

Une douche…

Un café avalé en essayant de retenir le temps…

Un sac photo que j’attrape…

Un trépied que je saisis dans le coffre de ma voiture…

Le son rauque de la moto que je démarre…

Elle chauffe et moi je mets mon casque, j’enfile mes gants. Me voilà sur la route et le vent frais me fouette le visage et me fait pleurer. Comme s’il préparait mes yeux à l’instant qui arrive, les nettoyant des impuretés de la nuit pour qu’ils puissent s’émerveiller des beautés que Zéphyr connaît pour avoir survolé monts et vaux.

J’arrive à l’entrée du parc au moment où le gardien, qui fait la tournée des squares de la ville pour les ouvrir au public, écarte les grilles. Je m’y engouffre, je suis seul.

Je déplie mon trépied, installe l’appareil.  Que je déteste ce moment ! J’aimerais déjà contempler et photographier. Au lieu de cela il me faut affronter cette corvée : mettre à niveau, faire les réglages, sortir la télécommande…

J’allume une cigarette, la grille en quelques minutes en pensant à Brassaï : j’ai lu un jour que Brassaï, maître de la photo de nuit, exposait le temps que sa cigarette se consume.

Enfin, j’ y suis. Je déclenche et la magie opère. Peu importe que les clichés soient réussis ! La joie m’emporte dans son soyeux mélange de paix intérieure et de communion au paysage qui m’entoure.

Ode au soleil
Ode au soleil

La luminosité gagne en intensité, la barque sacrée de Rê s’avance…

Seul face au soleil, je savoure mon plaisir. Et le temps s’écoule lentement rythmé par la douce cadence des déclenchements. Et puis, petit à petit, le plaisir s’étiole, la lumière change, le moment va disparaître. C’est ainsi…

J’essaie de retenir la grâce, je refuse de ranger mon matériel. Finalement, je me résigne à me diriger lentement vers la sortie.

Ballons
Ballons

Empruntant le chemin, j’aperçois le Puy-Dôme qui trône majestueux sur la gauche et soudain je souris.  Instantanément, mon oeil réagit : je vois l’image, celle-là sera en noir et blanc.

L’appareil est encore sur son pied. Mais je ne sais pas où le poser. Partout des arbres. Je cherche précipitamment un point de vue : les ballons ne restent jamais longtemps, il me faut être rapide.

C’est une belle journée : une cohorte de ballons escorte le volcan dans le matin naissant.

La grâce n’était donc pas partie. Elle avait juste choisi de quitter la couleur pour le noir et blanc. Et c’était magnifique !

Le romantique avait raison :

la grâce est toujours unie à la magnificence dans les scènes de la nature.

François-René Chateaubriand

Atala

2 Comments

  1. Avatar Sabine

    La grâce c’est la magnificence de tes écrits et de tes interprétations photographiques. Grâce à ton talent, le temps et l’amertume qui envahit parfois la vie s’arrêtent pour un agréable moment de poésie… Merci à toi et tes insomnies!!

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  2. Avatar karim.pourlarime@hotmail.fr

    Je ne connais pas Sabine qui me précède. Je lui concède volontiers la primauté du commentaire, moi je dis un timide « pas mieux » (pourtant j’aime autant les lettres que les chiffres)

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