La jeune fille et la craie

La jeune fille et la craie

Parfois les mots ne viennent plus. J’ai beau plonger ma plume dans l’encrier, rien ne vient. Je suis sec et aride. La feuille déserte et le clavier muet. Heureusement, il reste les photos. Et même avec elles, souvent je balbutie. C’est le quotidien, dirais-je. Et puis, il y a des instants comme ce soir, des instants où la photo surgit. Elle jaillit, charriant mots, pensées, sensations et odeurs.

Nous venions de finir de diner. Il était l’heure de coucher les enfants.

Et pendant que nous nous affairions à mettre un peu d’ordre dans le cuisine, Adèle s’est saisie d’une craie. Et elle s’est mise à écrire. De cette écriture qu’elle seule connaît, de celle qui lui raconte des histoires à voix haute, de celle que nous avons perdue et que, dans nos imitations maladroites, nous passons une vie à poursuivre pour en retrouver la magie.

Elle s’installa et je vis tout : le relâchement de son corps, la vivacité de son esprit, la dextérité de ses doigts qui faisaient glisser la craie sur le tableau noir de nos pense-bêtes. Je restais un instant absent devant la poésie du geste, n’osant plus bouger de peur que le charme ne s’estompe, dans cette torpeur inquiète de rater le moment. Je vous ai déjà parlé de cette sensation, souvenez-vous, et je sais qu’il faut alors photographier.

L’appareil n’était pas loin ; il ne l’est jamais vraiment. Je réagis enfin et m’en saisis.

Adèle était dans son monde. J’étais dans le mien.

Et au moment de déclencher, tout est là : l’enfance et son insouciance, l’odeur de la craie, les cris des récrés, l’écrit des dictées sur le tableau noir replié.

Tout, en un instant, jusqu’au poème de Prévert que je croyais oublié :

Il dit non avec la tête
mais il dit oui avec le coeur
il dit oui à ce qu’il aime
il dit non au professeur
il est debout
on le questionne
et tous les problèmes sont posés
soudain le fou rire le prend
et il efface tout
les chiffres et les mots
les dates et les noms
les phrases et les pièges
et malgré les menaces du maître
sous les huées des enfants prodiges
avec les craies de toutes les couleurs
sur le tableau noir du malheur
il dessine le visage du bonheur.

3 commentaires sur La jeune fille et la craie
  1. Sabine dit :

    Bonjour Belka,

    De retour de vacances en Hollande, je découvre une nouvelle publication sur ton blog. Merci de ce moment de poésie en cette fin de vacances!
    J’en profite pour te souhaiter un excellent anniversaire.
    Bises, Sabine.

  2. annie Veyriras dit :

    l’art de communiquer des sensations et des sentiments, le charme de cette photo, la beauté du texte,
    bravo !

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