Mon frère, Michel Tournier et le dessert

Il y avait bien longtemps que je n’étais venu alimenter ce journal photographique. Souvent, j’y ai pensé. Mais rien ne me venait. Car si de photographier jamais je ne me suis arrêté, j’étais sans voix pour décrire mes prises. Et puis il y eut mon frère et Michel Tournier.

Tout cela commença par une journée de ski et mon téléphone, enfoui dans l’une de mes poches, qui émit cette petite vibration typique qui vient m’informer qu’un court message est arrivé. Je ne le regarde pas tout de suite ; après tout les vacances sont aussi – surtout – le temps de la déconnexion. Toutefois, je ne résiste jamais longtemps à l’idée de savoir ce que l’on me veut, ou me souhaite, et finis donc par sortir mon téléphone.

Le roi des Aulnes de Michel Tournier
Page 144

Pour seul message, une photo. Pas une photo-graphie, de celle qui écrit avec la lumière mais une photo-copie, de celle qui reproduit quelque chose. Et cette reproduction-là est une page d’un ouvrage. L’expéditeur, mon frère, ne m’adressait aucun texte de sa main ni indice, seulement cette reproduction de la page 144 d’un livre de poche. Il sait que je lirais et je lus, pas depuis le début de la page mais à l’endroit où un pouce, dont je ne pus croire qu’il n’était que l’outil de la préhension du bouquin, m’indiquait malicieusement le passage qui m’était surligné. Je perçus quasi-instantanément le mot « photographier ». L’expéditeur était sûr de son effet !

Alors en haut d’une piste, je lus :

« J’ai toujours aimé photographier, développer, tirer, et dès mon installation au Ballon, j’ai transformé en laboratoire une petite pièce facile à obscurcir et pourvue d’eau courante. Je mesure aujourd’hui à quel point cet engouement était providentiel, et comme il sert bien mes préoccupations actuelles. Car il est clair que la photographie est une pratique d’envoûtement qui vise à s’assurer la possession de l’être photographié. Quiconque craint d’être « pris » en photographie fait preuve du plus élémentaire bon sens. »

Tiens donc ! Quelle idée interessante ! Là, au-milieu des skieurs, surfeurs, pisteurs, je me surpris lecteur suspendu à son téléphone par la page d’un livre qui m’était inconnu et qui coupait une phrase sur laquelle mon esprit divaguait :

« Ici s’impose la comparaison avec le peintre qui travaille au grand jour, par petites touches… »

Je voulus en savoir plus et demandai donc à l’expéditeur, après lui avoir manifesté mon enthousiasme, de m’en dire l’auteur.

Mon frère me transmit, toujours par sms, la page 145  et ainsi la suite de la phrase tronquée :

« Ici s’impose la comparaison avec le peintre qui travaille au grand jour, par petites touches patientes et patentes pour coucher ses sentiments et sa personnalité sur la toile. À l’opposé, l’acte photographique est instantané et occulte, ressemblant en cela au coup de baguette magique de la fée transformant une citrouille en carrosse, ou une jeune fille éveillée en jeune fille endormie. L’artiste est expansif, généreux, centrifuge. Le photographe est avare, avide, gourmand, centripète. »

Il m’indiqua ensuite de quel livre il s’agissait. La réponse me laissa de cul, et doublement si j’ose dire.

D’abord, parce que pour moi, Michel Tournier et le Roi des Aulnes, c’est le genre de livre qu’on vous impose en classes prépa et qui évidemment, contrainte allant, doit vous tomber des mains, tout Goncourt qu’il fut. Je n’ai pas suivi les enseignements de khâgne – mais c’est là une autre histoire – et n’ai donc guère eu l’occasion de découvrir ce texte. Certainement faudra-t-il que j’y remédie finalement…

Ensuite et surtout, j’ai appris une fois rentré du ski et m’intéressant davantage à l’oeuvre que Michel Tournier était un passionné de photographie et l’un des fondateurs des Rencontres internationales de la photographie d’Arles !

Il y a dans les différents passages de la page 144 que je vous ai cités, une phrase qui manque. Et ce n’est pas un hasard. C’est simplement que si, comme le dit Abel, la photographie :

« C’est un mode de consommation auquel on recourt généralement faute de mieux, et il va de soi que si les beaux paysages pouvaient se manger, on les photographierait moins souvent. »

Alors, vous reprendrez bien un peu de dessert ?

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