L’art secret du lacet

Nous sommes tous passés par là. Combien de tentatives, d’efforts renouvelés ou d’énervements passagers quand s’échappe la boucle patiemment élevée ? Et malgré ça que nous reste-t-il de ce long et difficile apprentissage de l’art secret du lacet, aujourd’hui que l’acte nous est devenu, sauf pour quelques calcéophiles acharnés, insignifiant ?

Savoir se lacer est pourtant une épreuve initiatique qui nous conduit sur le chemin de l’autonomie. Et comme pour bien des épreuves de cette nature, il nous semble, après l’avoir réussie, que nous avons toujours su, que ce geste nous est aussi inné que respirer, marcher ou lire.  Jusqu’au jour où…

Je crois que j’ai plus de souvenir de mon apprentissage de la marche – de ce qui m’a fait homme – que de celui de mon premier noeud frêle et prêt à s’échapper de mes souliers à lacets. De respirer, on m’a dit que cela m’avait fait pleurer mais je ne m’en souviens guère. Quant à lire, je reste persuadé que j’ai toujours su tant je n’ai absolument aucune réminiscence d’un quelconque déchiffrage enseigné à force de patience et de bienveillance.

Et ce n’est que parce qu’Adèle est aujourd’hui sur le chemin du sevrage du scratch et de la languette, qu’elle est sur la route de l’indépendance et du libre choix de la chaussure, que m’est revenu le souvenir ténu de ce lacet si souvent mal serré qu’il m’apprit âprement à lutter contre sa malice à se défaire tout seul.

Je me souviens surtout de ces chaussures en daim à lacets plats.

Je me souviens de cette mère, dont je vous ai déjà loué la patience, qui m’accompagna dans cet apprentissage.

Je me souviens aussi de ce jour, où quelques décennies plus tard, une vendeuse m’asséna avec une violence dont je ne suis encore qu’à peine remis : « mais Monsieur, vous faites vos lacets à l’envers. Laissez-moi faire ! »

Ce sont ces souvenirs que me remémora Adèle quand je la vis s’essayer à apprendre non seulement la boucle simple mais aussi le double-noeud à même de circonvenir la plus récalcitrante des attaches.

Et grâce à cet instant me revint Proust, d’abord sa madeleine évidemment, mais surtout la puissance de son écriture. Car si l’on accepte de remplacer « odeur « et « saveur » par « geste », alors on savoure la force de ces quelques mots qui en si peu – tout est cependant relatif chez Proust – évoquent si bien la sensation que l’on ressent quand un geste nous projette dans des souvenirs que nous croyions définitivement effacés.

Quand d’un passé ancien rien ne subsiste, après la mort des êtres, après la destruction des choses seules, plus frêles mais plus vivaces, plus immatérielles, plus persistantes, plus fidèles, l’odeur et la saveur restent encore longtemps, comme des âmes, à se rappeler, à attendre, à espérer, sur la ruine de tout le reste, à porter sans fléchir, sur leur gouttelette presque impalpable, l’édifice immense du souvenir. 

Marcel Proust

A la recherche du temps perdu

Cette image est issue de la série Amour maternel

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