Il est de ces endroits où le touriste est partout. Il paraîtrait même qu’ils sont neuf millions par an à y venir.
Moi, j’aime à m’y rendre parce qu’il y a là toujours quelque chose à photographier. Je suis pourtant de tempérament solitaire, surtout quand je photographie, mais je m’y plais. J’y trouve à profusion les sujets de mes chasses.
Les proies y sont nombreuses, et de surcroît, faciles car, parmi le touriste souvent affublé de son appareil, au zoom proéminent, je suis quasi invisible.

Je sors alors du métro à Palais-Royal — Musée du Louvre et, ces derniers jours, suis accueilli par une exposition de photos géantes de Raymond Hains.
Cela me permet de faire chauffer mon appareil et d’aiguiser mon oeil. Si la proie est ici abondante, cela n’empêche qu’il faille rester à l’affût.
Il convient alors de traverser la rue de Rivoli pour plonger dans le grand safari.
On peut y croiser quelques amoureux tellement captivés par eux-mêmes que le monde autour n’existe plus.

Franchi le passage Richelieu, me voilà Cour Napoléon. Mais, contrairement à ce cher Vivant Denon, la pyramide ne m’intéresse que peu ; elle n’est ici qu’un accessoire de décor. Non, ce qui me plait, ce sont les gens.
Mais ces derniers temps, je ne peux passer sans y croiser une catégorie bien particulière : les couples à la noce. Elle en robe de mariée, lui en costume – de marié sans doute aussi. Ils sont, tout comme le général, suivis d’une petite compagnie : ici un photographe, là un préposé au réflecteur, ici encore une commise à la traîne, et puis encore quelques comparses dont la mission ne m’est pas immédiatement accessible. La troupe n’est guère joyeuse mais très appliquée. Ils ont une autre particularité : ils sont tous asiatiques.

J’avais déjà repéré cette activité une fois que j’étais passé à Bir-Hakeim. Je ne m’en étais guère préoccupé mais l’accumulation, ces derniers jours où j’ai dû croiser 6 ou 7 couples et leurs staffs, m’a incité à me renseigner. Non pas que je veuille me lancer dans ce business, d’autant que les photos que j’en ai vues ne sont ni à mon goût ni dans mes pratiques, mais pour comprendre ce qu’il y a derrière.
J’ai découvert qu’au-delà de quelques agences parisiennes spécialisées dans la photographie de mariage devant quelques monuments iconiques parisiens —Tour Eiffel, Louvre, Place Vendôme… — ce phénomène est un révélateur des transformations sociales de la Chine urbaine et représente un marché colossal de plusieurs milliards de yuans.
Une rapide revue de presse, à l’aide de quelques outils de recherche et de traduction, m’a ainsi appris que :
En Chine, avant de franchir le seuil du mariage, les futurs époux doivent passer une épreuve : réaliser leurs photos de mariage.
The Paper -13 décembre 2019
ou encore que :
Pour les Chinois, c’est aussi important qu’une alliance, voire plus important encore.
The Paper – 27 juin 2020
Mais surtout, j’y ai découvert que la photographie était reléguée au second plan même si :
Toutes les femmes, d’où qu’elles viennent, veulent une photo de mariage parfaite.
The Paper – 27 juin 2020

Au final, ce qui compte en ces temps de mondialisation c’est d’afficher sa réussite sociale, de se mettre en scène…d’acheter du romantisme et peu importe le ridicule. Feydeau n’aurait pas fait mieux !
Je suis le mari de ma belle-mère et le beau-père de ma femme ! J’en deviendrai fou !
Georges Feydeau
Le mariage de Barillon – Acte II, scène V
Pour retrouver les photos prises au Louvre ou ailleurs : Jour de noces


